Quand le cinéma et l’école deviennent partenaires
Geneviève
Guétemme - in Education et culture en Europe, le rôle du
partenariat, ouvrage collectif sous la direction de Françoise
Buffet, L'Harmattan, Paris, 2003
Les ministères de l’Education Nationale et de la Culture ont mis
en place depuis plusieurs années un partenariat centré sur le
cinéma. A la fois pour les élèves du premier et du second
degré et bien avant les clases à PAC, cette collaboration a permis
de faire découvrir à de nombreux jeunes, les multiples facettes
d’un univers culturel particulier.
Des objectifs qui ont évolué
Une liste de films est établie par des experts des deux institutions
partenaires : enseignants et chargés de mission par la DRAC. Il s’agit
de proposer aux enseignants un catalogue de films très différents
du point de vue de l’époque et du style, mais dont les qualités
artistiques font l’unanimité. Un des premiers objectifs de ce partenariat
est en effet de faire découvrir le cinéma comme « art »,
de faire acquérir aux élèves une « culture »
cinématographique.
Mais le cinéma n’est pas seulement un simple catalogue de films
ou de grands cinéastes. Les dispositifs « école »,
« collège » ou « lycée » au cinéma
ne devaient pas servir à acquérir seulement des connaissances
encyclopédiques. Ce partenariat est apparu aussi comme un moyen de faire
réfléchir à la signification du mot « culture »
lui-même. L’idée est en effet de faire découvrir des
œuvres bien sûr mais aussi des lieux, des techniques, des métiers,
une économie, un public, en un mot, un domaine avec ces propres fonctionnements,
ses objectifs et ses enjeux.
Par ailleurs, si ce partenariat envisage de faire entrer le monde de «
la culture » dans celui de « l'éducation », il est
aussi, en parallèle, désigné pour supporter les efforts
de l’Education Nationale pour développer la capacité d’analyse
et le sens critique des élèves face aux images qui les environnent.
Les programmes insistent en effet sur la nécessité de donner aux
élèves des outils pour gérer de façon autonome le
flot d’informations visuelles qui les assaillent. Pour réagir et
créer eux-mêmes leurs propres images.
Ce dispositif est satisfaisant pour les deux partis parce qu’il permet
de présenter le fonctionnement matériel et idéologique
du monde du cinéma tout en aidant, comme le souhaite l’école,
à la formation de nouveaux citoyens informés, réfléchis
et actifs. Il joue également un rôle non négligeable dans
les domaines plus larges de l’économie locale et de l’aménagement
du territoire en permettant à des élèves de toute origine
sociale, partout en France, d’accéder à des films peu visibles
en dehors de grandes villes mais aussi en assurant un public et des ressources
à des salles indépendantes aux budgets souvent fragiles.
Le jeu des représentations
Parmi les visées
énoncées par les deux ministères, le fait de faire connaître
aux élèves un élément du patrimoine cinématographique
est atteint à travers l’étude d’un film sélectionné
justement pour son intérêt historique et artistique. Mais le problème
est non seulement de faire connaître mais aussi de faire comprendre et
surtout, et c’est sans doute le plus important, de faire aimer le cinéma.
Or, comment le partenariat permet-il aux élèves d’apprécier
un film auquel leur regard n’est pas habitué ?
Il arrive en effet de voir des classes de CM sortir d’une projection des
Vacances de Monsieur Hulot de Jacques Tati en disant haut et fort que
« c’était vraiment nul ! ». Dans ce cas, l’effet
obtenu est inverse à celui recherché et des élèves
à l’origine curieux d’une nouvelle expérience refuseront
dorénavant tout net de s’intéresser à un film estampillé
« artistique» parce que « c’est vieux » et surtout
« il n’y a pas d’action ! ».D’autres élèves
plus âgés : les lycéens des sections cinéma par exemple,
sans en arriver à ce phénomène de rejet, accepteront de
voir Citizen Kane seulement pour faire plaisir à leur professeur, mais
donneront au film une dimension « scolaire » et n’auront peut-être
de vrai « plaisir » qu’en suivant les acrobaties du héros
de Taxi 2. Pourtant le but n’est pas d’induire l’idée
que : « artistique = pensum » ou que « cinéma artistique
et cinéma commercial sont deux choses forcément différentes
». En fait, les élèves ont souvent des représentations
très fortes avec lesquelles l’école et le dispositif «
école et cinéma » vont devoir travailler. Il s’agit
pour les deux partis (école et professionnels du cinéma) d’en
avoir conscience pour en tirer parti.
L’intervention de professionnels du cinéma est généralement
déterminante pour justement couper court aux a priori, mettre en appétit,
donner des pistes ou, plus simplement faire comprendre qu’un film est
un objet, un moment et un espace particuliers où chaque spectateur peut
trouver son compte.
Pour des élèves de maternelle, par exemple, la pénombre
et les « sièges qui se cassent en deux » sont nouveaux et
très impressionnants . Mais ils sont aussi tentés de rapprocher
ce qu’ils voient de ce qu’ils connaissent, et sont en fait nombreux
à penser qu’ils étaient « devant une très grande
télé ». C’est pourquoi certains exploitants de salle
prennent le temps d’emmener les enfants derrière l’écran
et dans la salle de projection pour leur donner une perception plus appropriée
de l’espace et des moyens propres au cinéma.
Et même lorsque les élèves sont déjà allés
au cinéma ou ont justement déjà une idée préconçue
de ce que c’est, la projection doit aussi se préparer pour éviter
cette déstabilisation qui induit souvent un rejet. Un bruiteur rencontré
par la classe avant la projection des Vacances de monsieur Hulot pourra par
exemple mettre en question l’effet de réalité souvent associé
à un film en décrivant le travail de Tati et son perfectionnisme
pour produire des bruits qui sont justement tout sauf naturels. Son intervention
permettra de découvrir un métier mais aussi, en amenant les enfants
à écouter attentivement les bruits du film, de les distraire du
côté « années cinquante » et de l’absence
d’action pour les rendre justement sensibles au travail essentiel de Jacques
Tati sur le son au cinéma.
Des financements à éclaircir
Le dispositif conçu par les ministères de l’Education nationale
et de Culture prévoit et finance le visionnement d’un film en salle.
La projection est anticipée par l’édition d’un livret
distribué aux enseignants. Ce livret, différent selon qu’il
s’agit d’école ou de lycée, donne des renseignements
sur le film et quelques directions d’analyse. En allant au cinéma,
les élèves découvrent un lieu, un espace, des métiers
et une pratique sociale. La projection est gratuite. Certains lycéens
sont toutefois modestement sollicités de manière à justement
leur faire saisir que la projection coûte : qu’elle s’inscrit
dans une économie.
Cette séance de cinéma est financée, pour les collèges
et les lycées, par les collectivités territoriales (région),
en accord avec les rectorats, les déplacements étant par contre,
à la charge des établissements. Ce détail des déplacements
introduit un léger hiatus entre l’objectif général
d’un cinéma accessible enfin à tous, aussi bien aux enfants
des villes qu’à ceux des champs. Il oblige notamment certaines
petites écoles rurales à y réfléchir à deux
fois avant de s’engager à emmener les élèves en bus
vers la ville où se trouve le cinéma qui participe à l’opération.
Et cela d’autant plus que, dans un département comme le Loiret
par exemple, l’inspection académique suppose, sans l’avoir
partout négocié, que la séance doit être payée
par les mairie. Or, si un accord est assez facilement conclu entre l’Inspection
académique et les mairies de villes importantes qui disposent de nombreuses
écoles et souvent d’un cinéma impliqué dans le dispositif,
les petites localités refusent généralement tout net cette
nouvelle dépense : ce qui oblige les petites écoles éloignées
des grands centres à payer à la fois pour le déplacement
et pour la projection. Cette situation ne fait que renforcer les disparités.
D’où les protestations virulentes des enseignants des zones concernées
auprès de leur autorité de tutelle, jusqu’alors sans résultat.
Mais les écoles du Loiret ne participent à l’opération
que depuis la rentrée 2001 et cette gestion un peu chaotique tient peut-être
à une mauvaise prise en compte des ramifications partenariales. Le problème
pourra peut-être se régler si ce partenariat permet aussi aux villes
de petites tailles et de faibles ressources d’y trouver des facteurs de
développement.
Des pratiques de classes en question
Dans le second degré, le nombre d’établissement qui participent
régulièrement à l’opération est considérable
et, de nombreuses classes du premier degré, malgré les flottements
financiers évoqués plus haut, s’engagent aussi dans le dispositif
et cela, sans doute, parce que ce qui est à gagner dépasse largement
les tracas organisationnels.
Un tel dispositif qui se essaie de donner un sens au mot culture et en faisant
découvrir l’univers du cinéma, permet aussi de développer
les apprentissages scolaires classiques d’une manière plus motivante
et donc plus efficace.
Dans le second degré, les apprentissages concernés sont souvent
d’abord ceux du cours de français et se sont généralement
des enseignants de Lettres qui se lancent dans l’aventure. La production
cinématographique et l’image en général sont en effet
depuis assez longtemps associées aux programmes de cette discipline et
les apprentissages de langage liés au cinéma assez bien identifiés.
Ces professeurs voient d’autre part les élèves plus souvent
que leurs collègues d’arts plastiques par exemple et pourront de
ce fait plus facilement coordonner le travail d’une équipe d’enseignants
sur un film donné.
Dans les écoles élémentaires, la participation à
ce type de partenariat culturel s’appuie souvent sur des équipes,
les enseignants pouvant ensuite, chacun dans leur classe, essayer d’exploiter
le film en utilisant plusieurs entrées disciplinaires.
Au delà d’un apprentissage propre à une discipline particulière,
quelque soit l’étiquette de l’enseignant et ses priorités,
le travail, l’important reste toutefois de s’attacher au film et
sa compréhension. Or, ce n’est pas le seul visionnement en salle
qui permet aux élèves de bien comprendre les films qui leur sont
présentés. Une étude récente sur l’attitude
des jeunes faces aux médias, aux publicités télévisées
notamment (cf. The guardian/media – Monday february 11 2002, pp. 8 et
9), indique en effet que les jeunes nés dans cet environnement médiatique
qui est le nôtre, habitués à être « bombardés
d’information au “fast turnover” , les filtrent instantanément
sans accorder beaucoup d’attention à leur sens ». En
fait, ces jeunes semblent surtout ne pas vouloir déchiffrer de messages
compliqués : ils veulent « des produits présentés
pleine page, des messages instantanés, de grands posters, des jingles
ennuyeux, le tout, cautionné par célébrités. Ces
considérations transposées au domaine cinématographique
induisent une préférence pour une problématique élémentaire,
des visages célèbres et une musique répétitive.
Or, c’est loin d’être la caractéristique des films
prévus au catalogue de « école et cinéma »
et c’est justement parce que ces films sont « différents
» qu’ils sont censés permettre à la fois de découvrir
le cinéma comme art et d’atteindre cet objectif institutionnel
qui consiste à donner aux élèves des outils d’analyse
pour les rendre actifs et critiques face aux images.
À ce propos, l’analyse sémiologique souvent rassurante pour
l’enseignant. Elle risque toutefois d’être bien ennuyeuse,
d’introduire ce « fétichisme du détail » que
dénonce François Jost et surtout de ramener le film à un
texte « déchiffrable », ce qui, généralement,
empêche les élèves de percevoir la spécificité
du médium filmique.
L’étude approfondie de différents passages est très
instructive mais qu’il soit forcément nécessaire de passer
en revue méthodiquement ces composants classiques d’une images
que sont le cadre, la profondeur de champ, les lumières, la symbolique
des couleurs, les métaphores etc…. Il sera souvent plus efficace
de choisir de présenter un extrait en relation avec l’expression
d’une idée forte sur le cinéma lui-même. Le fait de
montrer et remontrer par exemple, avec arrêt sur image, le va et vient
des voyageurs d’un quai à l’autre au début des Vacances
de Monsieur Hulot permet aux élèves de comprendre assez vite
le principe de la variation dans la répétition développé
par jacques Tati. Mais cela les amène surtout à découvrir
que cette situation n’est pas à prendre au pied de la lettre. Bizarrement
en effet, les personnages qui sont les derniers à s’engager dans
l’escalier qui conduit aux autres quais sont toujours les premiers arrivés
: il y a trucage, « c’est du cinéma ! ».
Nombreux sont alors les enseignants qui complètent une analyse verbale,
basée sur le visionnement de morceaux choisis du film au magnétoscope,
par des activités d’écriture ou d’arts plastiques.
Réaliser les portraits des personnages principaux du film de Tati en
volume, à l’aide d’objets détournés par exemple,
permet de saisir le principe d’une caractérisation visuelle synthétique
et symbolique. Elle amène les élèves à constater
que chaque personnage se réduit à un nombre limité de traits
particuliers. Le problème de cette méthode est d’éviter
l’éclatement des activités et l’instrumentalisation
du film qui devient un moyen de faire du français, de l’histoire,
de la technologie, des arts plastiques … et d’oublier le cinéma.
C’est le travers auquel n’échappe malheureusement pas le
travail mené par des enseignants de l’académie de Nice en
2000-2001 pour « école et cinéma ». Travail au demeurant
intéressant, présenté sur le site de l’inspection
académique de Nice. Il est seulement dommage par exemple que le travail
en arts plastiques mené à partir de Kirikou la sorcière
consiste simplement à faire des masques africains en papier mâché
sans autre rapport que contextuel avec le film. En fait, l’enseignant
aurait pu faire faire les mêmes masques à partir d’une toute
autre incitation. L’important aurait peut-être été
de réfléchir au sens des masques dans ce film pour fabriquer ensuite
non pas des coques vides mais des objets (pas forcément des masques),
chargés d’un sens lui aussi très fort
Une autre méthode consiste à compléter l’analyse
du film par la production d’autres images, elles aussi filmiques basée
sur la structure des plans, les cadrages, les lumières etc. du film utilisé
comme point de départ. Pour ce faire, les enseignants ont besoin d’aide.
En effet, si l’exploitation disciplinaire du film ne leur pose pas trop
de problème dans la mesure où ils connaissent bien les objectifs
associés aux différentes disciplines scolaires, l’analyse
de film ne fait pas forcément partie de leurs compétences et ils
n’en manipulent pas toujours bien le langage spécifique. Les professeurs
de Lettres ou d’arts plastiques abordent généralement le
film dans leur formation mais, très succinctement et de manière
subordonnée à l’enseignement du français ou de la
littérature pour les uns et de façon optionnelle pour les autres.
Les professeurs des écoles, eux, ne l’ont souvent jamais abordé.
En fait, souvent, les enseignants qui s’investissent dans le dispositif
sont des amateurs éclairés, des cinéphiles mais pas des
spécialistes de l’image et encore moins de l’enseignement
du cinéma.
Qu’à cela ne tienne ! Pour donner aux enseignants les repères
nécessaires, une collection commandée par l’éducation
nationale, dirigée par Alain Bergala et éditée par les
cahiers du cinéma vient de voir le jour. De petits ouvrages consacrés
l’un au plan, l’autre au cadrage etc…simples et précis
permettent au néophyte de découvrir les codes cinématographiques.
Ces livrets accompagnent l’édition d’un coffret de huit DVD
didactiques, réalisés par la même équipe, proposant
des films du catalogue et des extraits thématiques. L’édition
de ces outils réalisés justement par des spécialistes et
destinés aux enseignants est une nouvelle forme du partenariat mis en
place entre les deux ministères. La personnalité d’Alain
Bergala lui-même : cinéaste et enseignant du cinéma à
l’université de Paris III fait d’emblée le lien entre
l’Education et la Culture. Mais surtout, cette commande accompagne le
lancement récent des classes à PAC (Projets artistiques et culturels).
Le cinéma n’est pas le seul domaine artistique concerné
par le plan de cinq ans pour le développement des arts et de la culture
à l’école mais, bien sûr, il en fait partie. Les DVD
et les livres sont arrivés à point nommés pour améliorer
l’accompagnement des acteurs d’un dispositif dont le succès
prouve l’intérêt pédagogique et culturel. En fait,
les deux partis semblent vouloir signifier leur volonté de le renforcer.
Etudier un film en créant du film.
Le principe des classes à PAC proposait (le passé est malheureusement
maintenant de règle dans la pluaprt des académie - le plan de
5 ans ayant fait long feu) un autre type d’aide aux enseignants qui veulent
étudier un film et d’une manière plus générale
l’univers du cinéma avec leurs élèves. En effet,
pour aborder un aspect particulier sur lequel l’enseignant désire
travailler, la mise en place d’un PAC permettait de faire intervenir,
de manière ponctuelle un spécialiste, un professionnel du cinéma
qui allait présenter aux élèves le caractère pratique
de son métier et sa vision du cinéma, vision forcément
différente de celle de l’enseignant. Ce praticien pouvait aider
les élèves à réaliser une production filmique. Documentaire,
fiction, animation, portraits ou, tout simplement, exercices de prise en main
de la caméra, mini séquence en quelques plans ou travail sur la
couleur…Production toujours mise en relation avec des références
issues du patrimoine cinématographique de manière à ne
pas se limiter à une approche technicienne mais à bien mettre
en perspective les outils avec leurs enjeux.
C’est dans ce cadre que l’école des gens du voyage, installée
près d’Orléans, a pu travailler avec un écrivain
et un cinéaste pour permettre aux enfants de réaliser un petit
film sur leur vie et leur culture si particulière. Expérience
très enrichissante pour l’écrivain et le cinéaste
qui ont découvert un mode de vie et des codes sociaux différents
des leurs auxquels ils ont dû s’adapter. Expérience très
motivante pour des enfants qui ont peu de contacts avec le système professionnel
des sédentaires, qui ne connaissent pas le monde de l’art tel que
nous l’envisageons et qui en plus, n’ayant pas souvent intégré
le principe de l’obligation scolaire, ont une relation à l’école
qui fonctionne beaucoup plus sur la motivation que sur l’habitude. Ces
enfants marginalisés ont vu venir à eux des gens de l’extérieur
pour les écouter et leur faire faire un travail qui allait valoriser
leur propre identité. Ils se sont inscrits avec enthousiasme dans le
projet auquel leurs parents ont même été associés.
Projet intéressant enfin aussi pour les enseignants qui ont confronté
leurs idées et leur approche des enfants, du cinéma, de la pédagogie
avec d’autres professionnels en expérimentant de nouvelles méthodes
de travail.
Il s’agit là d’un cas extrême, mais d’une manière
générale, cette confrontation des cultures « enseignante
» et « artistique », est toujours stimulante et productive
pour tous les acteurs de ce type de projet.
C’est pourquoi le nombre de dossiers de candidatures pour mettre en place
des classes à PAC a largement dépassé les espérances.
Certains enseignants qui avaient déjà pu travailler avec des professionnels
de la culture et en avaient tiré des bénéfices ont vu leur
militantisme enfin reconnus et ont soutenu le dispositif. Ils ont été
suivis par ceux qui, intéressés depuis longtemps par ce type de
travail, s’étaient trouvés bloqués par l’absence
de cadre institutionnel et de financements. D’autres enfin, y ont vu le
complément indispensable de dispositifs existants tels que « école
et cinéma » dans la mesure où plusieurs interventions d’un
« artiste » dans la classe permettent de faire de faire vivre le
partenariat dans la durée : du film à la production d’élève,
de l’image reçue à l’image comprise et produite, de
l’état de récepteur à celui de créateur. La
quasi disparition "de fait" de ce dispositif renvoie à la situation
de départ.
Des besoins matériels
Les établissements secondaires dotés par les conseils régionaux
commencent à être assez bien équipés en matériel
numérique performant ou possèdent un matériel analogique
suffisant pour se lancer sans trop de problèmes de budget, dans une production
filmique. Pour les écoles par contre, la situation est assez dramatique.
En effet, sans parler de caméra numérique, la présence
d’une télévision avec magnétoscope dans l’école
n’étant actuellement pas toujours vérifiée, la simple
analyse du film avec des élèves s’avère déjà
difficile. D’ailleurs, si les collèges et lycées qui s’inscrivent
dans le dispositif « collège et lycée au cinéma »
reçoivent, en plus du livret analytique, les cassettes des films qu’ils
ont choisi de travailler avec les élèves, les écoles doivent
se contenter du livret et acheter la cassette à leur frais.
Il est vrai, de toutes façons, que les enseignants ne sont en fait pas
autorisés à passer le film ou même simplement des extraits
du leur classe. En effet, le ministère de l’Education Nationale
n’a toujours pas réglé le problème des droits. Pourtant,
il insiste sur la nécessité pour les établissements de
se doter rapidement de lecteurs de DVD, ne tarissant pas d’éloges
sur l’intérêt pédagogique de ce nouvel outil. L’excellente
collection de DVD conçue par Alain Bergala accompagne d’ailleurs
cette politique.
Heureusement, les enseignants ne se laissent pas souvent décourager par
des problèmes matériels et les professionnels sollicités
pour intervenir en classe apportent généralement des solutions.
L’APCVL (Atelier de Production du Val de Loire) par exemple, association
à laquelle appartient le cinéaste qui a aidé les élèves
de l’école des gens du voyage d’Orléans à réaliser
son film, met son matériel de tournage et de montage à disposition
des projets auxquels elle participe. De telles associations, choisies comme
partenaires privilégiés par les établissements scolaires
existent dans toutes les régions : « Heures exquises » dans
le Nord par exemple. Ces prêts de matériel font bien sûr
partie du partenariat. Toutefois, ces projets sont généralement
lourds à mettre en place et des enseignants qui ont travaillé
de cette façon une fois, souhaitent souvent, soit travailler de façon
plus autonome et plus légère pendant quelques temps avant de rebâtir
un projet de grande ampleur, soit pouvoir réinvestir avec plusieurs classes,
à tout moment de l’année, un travail sur l’image filmique
avec quelques exercices « caméra en main ». Pour l’instant,
les disparités de moyens d’un établissement à l’autre
et les maigres ressources allouées aux projets artistiques ne permettent
pas toujours ces réinvestissements autonomes.
Des formations en question
Au-delà des
problèmes matériels, cette autonomie suppose aussi un accompagnement
en termes de formation.
Souvent, l’intervention d’un professionnel du cinéma dans
une classe est en soi très formatrice pour l’enseignant qui, comme
les élèves, découvre un univers particulier. Le but de
ces rencontres n’est pas de permettre à l’enseignant de remplacer
le professionnel en question mais, cela peut lui donner des idées pour
de nouveaux dispositifs pédagogiques à mener par la suite avec
une classe, et cela, sans que l’objectif visé soit relié
à l’étude du cinéma. Mais souvent, l’enseignant,
une fois seul, ne se sent pas autorisé à produire et manipuler
de l’image filmique à des fins pédagogiques parce que la
production d’image en général ne fait pas partie de la mallette
pédagogique « standart » et parce que l’idée
reçue qui consiste à dire que l’image est une affaire de
spécialiste domine encore souvent. L’univers scolaire est essentiellement
basé sur le « verbe » et les enseignants (en dehors de professeurs
d’arts plastiques) sont mal à l’aise, intimidés par
l’image lorsqu’il s’agit de la produire. Pourtant un travail
par l’image pourrait stimuler des apprentissages dans toutes les disciplines,
mais les mots semblent plus faciles à utiliser.
Une formation basique, avec des plasticiens, à la production et la manipulation
d’image serait un sûr moyen de décomplexer nombre d’enseignants
et d’introduire plus généralement le visuel dans les enseignements.
Ce type de formation aurait tout à fait sa place dans les dispositifs
de formation continue organisés par les IUFM. Dans ce cadre, les stages
dit « artistiques » proposent déjà de comprendre et
de créer des images mais il ne s’agit pas souvent d’images
filmiques. L’image y est d’autre part envisagée pour répondre
à l’étude de problématiques plastiques : ce que sa
production dans d’autres enseignements pourrait apporter aux élèves
n’est généralement pas abordé. La production d’image
filmique, elle, est plutôt réservée aux stages dit «
audio-visuels » mais elle est dans ce cas présentée de manière
essentiellement technicienne. Or, il est important de réfléchir
au sens spécifique d’une image filmique en plus d’être
capable de la produire pour pouvoir correctement la prévoir et l’exploiter,
en un mot, d’être capable de mesurer le fonctionnement et l’impact
des dispositifs conçus avec l’image filmique.
Un autre type de formation semble également nécessaire pour aider
au bon déroulement des projets en partenariat : une formation au partenariat
lui-même. Et cette formation serait à prévoir à la
fois pour les enseignants et pour les professionnels de la culture intervenant
dans les classes. Le problème consiste en effet pour chacun d’être
capable de mieux analyser les modes et les enjeux d’une collaboration
devant des élèves. A cela s’ajoute la nécessité
de pouvoir bien définir le rythme et les contenus de chaque intervention.
Cette formation suppose aussi une analyse des différentes formes de négociation
mises en jeu par le partenariat, une réflexion sur le rôle de chacun,
sur la construction d’équipes, un entraînement à l’élaboration
de projets PAC etc…Une expérience dans ce sens a été
lancée dès 1999 sur le site de Saint-Brieuc de l’IUFM de
Bretagne. Expérience très ponctuelle, liée au maintien
unique en France des « parcours artistiques», ancêtres des
classes à PAC, mis en place par Mme Juppé-Leblond en 1990 et abandonnés
partout ailleurs ensuite. Cette expérience de formation s’est appliquée
à cinq domaines artistiques (arts plastiques, danse, cinéma, musique,
écriture) et a réuni des enseignants, des artistes, des responsables
de centres culturels, etc… Il s’est agit surtout d’un forum
de discussion dont l’objectif a consisté à essayer de répertorier
un certain nombre de besoins de part et d’autres (besoin de définir
ce qu’on entend par projet culturel par exemple, besoin de définition
des rôles de l’artistes et de l’enseignant lorsqu’ils
sont tous les deux dans la classe…) en essayant d’y répondre
au cas pas cas.
Les modalités de ce type de rencontre sont à approfondir, mais
elles sont indispensables pour mettre à plat les motivations de chacun,
construire un système de références et de définitions
commun et enfin bien faire comprendre la cohérence des dispositifs. Nombreux
sont les enseignants en effet qui s’interrogent sur les critères
de choix des films proposés au catalogue. Beaucoup d’enseignants
de maternelle considèrent également que les films accessibles
au cycle 1 sont inappropriés : « jacques Tati, c’est vraiment
trop difficile!», « les élèves ne comprennent rien
au Roi et l’oiseau ! » etc… Certains n’hésitent
d’ailleurs pas à dire que l’étude d’un film
n’est pas envisageable avec des petits. Il s’agit là de représentations
solides et communes qui induisent des questions importantes. En effet, que doit-on
entendre par comprendre un film ? Quelles seraient les caractéristiques
d’un film à travailler avec des enfants de 4 ans ? etc…
Enfin, les professionnels de l’Education et de la culture expérimentés,
ne sont pas les seuls à avoir besoin d’être informés
et de réfléchir aux dispositifs de partenariat pour s’y
inscrire et mieux les exploiter. Les jeunes enseignants ont particulièrement
besoin d’une mise au point pour accepter un travail de plus en plus basé
sur la collaboration et l’ouverture. Nombreux sont ceux en effet qui à
la fin de leur deuxième année d’IUFM n’ont jamais
entendu perler des dispositifs de partenariat. Ceux qui les connaissent hésitent
souvent à s’y engager parce qu’ils n’y ont pas été
préparés, qu’ils ne les comprennent pas ou même les
rejettent.
Quant aux lieux de formation au cinéma, ils devraient également
se poser la question de leur rôle dans le dispositif. Université,
écoles spécialisées pourraient permettre aux jeunes qu’ils
forment de rencontrer des enseignants engagés dans des projets "cinéma"
pour pouvoir, s’ils sont un jour sollicités, mieux répondre
aux demandes. Il s’agirait là d’une petite parenthèse
dans les cursus étudiants, l’objectif n’étant surtout
pas de former des professionnels de l’intervention en milieu scolaire.
Certaines voix le demandent dans la mesure où les étudiants en
université de cinéma par exemple, ont très peu de débouchés.
Mais cela reviendrait à remplacer la rencontre avec un professionnel
réellement impliqué dans la création cinématographique
par l’intervention d’une personne au statut plus proche de l’enseignant
spécialisé : il n’y aurait plus choc de culture.
La description des dispositifs de partenariat « école et cinéma
» montre un système qui est apprécié et qui se développe.
Elle fait toutefois apparaître un certain nombre de dysfonctionnements
:
- inadéquation entre la demande et l’offre lors de la mise en place
des classes à PAC : les deux ministères ont présenté
comme une nouveauté une pratique de collaboration entre enseignants et
artistes déjà ancienne mais pratiquée souvent sans moyens.
L’intérêt d’une ouverture de l’école à
l’art sous tous ses aspects n’est plus une question depuis longtemps
sur le terrain et l’administration semble s’en étonner.
- problème des droits non réglé : comme si le ministère
de l’Education Nationale refusait d’entendre ce principe de la propriété
intellectuelle essentiel au monde de la Culture ou que la Culture ne pouvait
pas voir l’école autrement que comme un marché.
- Voir un film en salle ne suffit pas : le dispositif « école et
cinéma » induit un gros travail de l’enseignant en classe
dans lequel le ministère de la culture ne s’implique pas (à
moins de jumeler « école et cinéma » avec une classe
à PAC)
- Réflexion à mener sur le contenu des projets et le rôle
de chacun : un film artistique peut être accessible à tous les
niveaux à condition de disposer de méthodes de travail adaptées
— même sans être « spécialiste » en cinéma
- Problème du choix des artistes et de leurs qualifications : ce ne sont
pas forcément les meilleurs qui viennent dans les classes : comme si
l’école devait être un réservoir d’emploi pour
les artistes en mal de contrat.
Les deux institutions que sont l’Education et la Culture travaillent ensemble mais sont encore nettement marquées par des approches différentes du rôle de la culture à l’école : il est indispensable d’identifier ces conceptions pour qu’elles ne soient plus des limites mais nous apprennent à accepter nos différences.