Quand le cinéma et l’école deviennent partenaires


Geneviève Guétemme - in Education et culture en Europe, le rôle du partenariat, ouvrage collectif sous la direction de Françoise Buffet, L'Harmattan, Paris, 2003


Les ministères de l’Education Nationale et de la Culture ont mis en place depuis plusieurs années un partenariat centré sur le cinéma. A la fois pour les élèves du premier et du second degré et bien avant les clases à PAC, cette collaboration a permis de faire découvrir à de nombreux jeunes, les multiples facettes d’un univers culturel particulier.

Des objectifs qui ont évolué

Une liste de films est établie par des experts des deux institutions partenaires : enseignants et chargés de mission par la DRAC. Il s’agit de proposer aux enseignants un catalogue de films très différents du point de vue de l’époque et du style, mais dont les qualités artistiques font l’unanimité. Un des premiers objectifs de ce partenariat est en effet de faire découvrir le cinéma comme « art », de faire acquérir aux élèves une « culture » cinématographique.

Mais le cinéma n’est pas seulement un simple catalogue de films ou de grands cinéastes. Les dispositifs « école », « collège » ou « lycée » au cinéma ne devaient pas servir à acquérir seulement des connaissances encyclopédiques. Ce partenariat est apparu aussi comme un moyen de faire réfléchir à la signification du mot « culture » lui-même. L’idée est en effet de faire découvrir des œuvres bien sûr mais aussi des lieux, des techniques, des métiers, une économie, un public, en un mot, un domaine avec ces propres fonctionnements, ses objectifs et ses enjeux.

Par ailleurs, si ce partenariat envisage de faire entrer le monde de « la culture » dans celui de « l'éducation », il est aussi, en parallèle, désigné pour supporter les efforts de l’Education Nationale pour développer la capacité d’analyse et le sens critique des élèves face aux images qui les environnent. Les programmes insistent en effet sur la nécessité de donner aux élèves des outils pour gérer de façon autonome le flot d’informations visuelles qui les assaillent. Pour réagir et créer eux-mêmes leurs propres images.
Ce dispositif est satisfaisant pour les deux partis parce qu’il permet de présenter le fonctionnement matériel et idéologique du monde du cinéma tout en aidant, comme le souhaite l’école, à la formation de nouveaux citoyens informés, réfléchis et actifs. Il joue également un rôle non négligeable dans les domaines plus larges de l’économie locale et de l’aménagement du territoire en permettant à des élèves de toute origine sociale, partout en France, d’accéder à des films peu visibles en dehors de grandes villes mais aussi en assurant un public et des ressources à des salles indépendantes aux budgets souvent fragiles.

Le jeu des représentations

Parmi les visées énoncées par les deux ministères, le fait de faire connaître aux élèves un élément du patrimoine cinématographique est atteint à travers l’étude d’un film sélectionné justement pour son intérêt historique et artistique. Mais le problème est non seulement de faire connaître mais aussi de faire comprendre et surtout, et c’est sans doute le plus important, de faire aimer le cinéma. Or, comment le partenariat permet-il aux élèves d’apprécier un film auquel leur regard n’est pas habitué ?

Il arrive en effet de voir des classes de CM sortir d’une projection des Vacances de Monsieur Hulot de Jacques Tati en disant haut et fort que « c’était vraiment nul ! ». Dans ce cas, l’effet obtenu est inverse à celui recherché et des élèves à l’origine curieux d’une nouvelle expérience refuseront dorénavant tout net de s’intéresser à un film estampillé « artistique» parce que « c’est vieux » et surtout « il n’y a pas d’action ! ».D’autres élèves plus âgés : les lycéens des sections cinéma par exemple, sans en arriver à ce phénomène de rejet, accepteront de voir Citizen Kane seulement pour faire plaisir à leur professeur, mais donneront au film une dimension « scolaire » et n’auront peut-être de vrai « plaisir » qu’en suivant les acrobaties du héros de Taxi 2. Pourtant le but n’est pas d’induire l’idée que : « artistique = pensum » ou que « cinéma artistique et cinéma commercial sont deux choses forcément différentes ». En fait, les élèves ont souvent des représentations très fortes avec lesquelles l’école et le dispositif « école et cinéma » vont devoir travailler. Il s’agit pour les deux partis (école et professionnels du cinéma) d’en avoir conscience pour en tirer parti.

L’intervention de professionnels du cinéma est généralement déterminante pour justement couper court aux a priori, mettre en appétit, donner des pistes ou, plus simplement faire comprendre qu’un film est un objet, un moment et un espace particuliers où chaque spectateur peut trouver son compte.

Pour des élèves de maternelle, par exemple, la pénombre et les « sièges qui se cassent en deux » sont nouveaux et très impressionnants . Mais ils sont aussi tentés de rapprocher ce qu’ils voient de ce qu’ils connaissent, et sont en fait nombreux à penser qu’ils étaient « devant une très grande télé ». C’est pourquoi certains exploitants de salle prennent le temps d’emmener les enfants derrière l’écran et dans la salle de projection pour leur donner une perception plus appropriée de l’espace et des moyens propres au cinéma.

Et même lorsque les élèves sont déjà allés au cinéma ou ont justement déjà une idée préconçue de ce que c’est, la projection doit aussi se préparer pour éviter cette déstabilisation qui induit souvent un rejet. Un bruiteur rencontré par la classe avant la projection des Vacances de monsieur Hulot pourra par exemple mettre en question l’effet de réalité souvent associé à un film en décrivant le travail de Tati et son perfectionnisme pour produire des bruits qui sont justement tout sauf naturels. Son intervention permettra de découvrir un métier mais aussi, en amenant les enfants à écouter attentivement les bruits du film, de les distraire du côté « années cinquante » et de l’absence d’action pour les rendre justement sensibles au travail essentiel de Jacques Tati sur le son au cinéma.


Des financements à éclaircir

Le dispositif conçu par les ministères de l’Education nationale et de Culture prévoit et finance le visionnement d’un film en salle. La projection est anticipée par l’édition d’un livret distribué aux enseignants. Ce livret, différent selon qu’il s’agit d’école ou de lycée, donne des renseignements sur le film et quelques directions d’analyse. En allant au cinéma, les élèves découvrent un lieu, un espace, des métiers et une pratique sociale. La projection est gratuite. Certains lycéens sont toutefois modestement sollicités de manière à justement leur faire saisir que la projection coûte : qu’elle s’inscrit dans une économie.

Cette séance de cinéma est financée, pour les collèges et les lycées, par les collectivités territoriales (région), en accord avec les rectorats, les déplacements étant par contre, à la charge des établissements. Ce détail des déplacements introduit un léger hiatus entre l’objectif général d’un cinéma accessible enfin à tous, aussi bien aux enfants des villes qu’à ceux des champs. Il oblige notamment certaines petites écoles rurales à y réfléchir à deux fois avant de s’engager à emmener les élèves en bus vers la ville où se trouve le cinéma qui participe à l’opération. Et cela d’autant plus que, dans un département comme le Loiret par exemple, l’inspection académique suppose, sans l’avoir partout négocié, que la séance doit être payée par les mairie. Or, si un accord est assez facilement conclu entre l’Inspection académique et les mairies de villes importantes qui disposent de nombreuses écoles et souvent d’un cinéma impliqué dans le dispositif, les petites localités refusent généralement tout net cette nouvelle dépense : ce qui oblige les petites écoles éloignées des grands centres à payer à la fois pour le déplacement et pour la projection. Cette situation ne fait que renforcer les disparités. D’où les protestations virulentes des enseignants des zones concernées auprès de leur autorité de tutelle, jusqu’alors sans résultat. Mais les écoles du Loiret ne participent à l’opération que depuis la rentrée 2001 et cette gestion un peu chaotique tient peut-être à une mauvaise prise en compte des ramifications partenariales. Le problème pourra peut-être se régler si ce partenariat permet aussi aux villes de petites tailles et de faibles ressources d’y trouver des facteurs de développement.


Des pratiques de classes en question

Dans le second degré, le nombre d’établissement qui participent régulièrement à l’opération est considérable et, de nombreuses classes du premier degré, malgré les flottements financiers évoqués plus haut, s’engagent aussi dans le dispositif et cela, sans doute, parce que ce qui est à gagner dépasse largement les tracas organisationnels.

Un tel dispositif qui se essaie de donner un sens au mot culture et en faisant découvrir l’univers du cinéma, permet aussi de développer les apprentissages scolaires classiques d’une manière plus motivante et donc plus efficace.

Dans le second degré, les apprentissages concernés sont souvent d’abord ceux du cours de français et se sont généralement des enseignants de Lettres qui se lancent dans l’aventure. La production cinématographique et l’image en général sont en effet depuis assez longtemps associées aux programmes de cette discipline et les apprentissages de langage liés au cinéma assez bien identifiés. Ces professeurs voient d’autre part les élèves plus souvent que leurs collègues d’arts plastiques par exemple et pourront de ce fait plus facilement coordonner le travail d’une équipe d’enseignants sur un film donné.
Dans les écoles élémentaires, la participation à ce type de partenariat culturel s’appuie souvent sur des équipes, les enseignants pouvant ensuite, chacun dans leur classe, essayer d’exploiter le film en utilisant plusieurs entrées disciplinaires.

Au delà d’un apprentissage propre à une discipline particulière, quelque soit l’étiquette de l’enseignant et ses priorités, le travail, l’important reste toutefois de s’attacher au film et sa compréhension. Or, ce n’est pas le seul visionnement en salle qui permet aux élèves de bien comprendre les films qui leur sont présentés. Une étude récente sur l’attitude des jeunes faces aux médias, aux publicités télévisées notamment (cf. The guardian/media – Monday february 11 2002, pp. 8 et 9), indique en effet que les jeunes nés dans cet environnement médiatique qui est le nôtre, habitués à être « bombardés d’information au “fast turnover” , les filtrent instantanément sans accorder beaucoup d’attention à leur sens ». En fait, ces jeunes semblent surtout ne pas vouloir déchiffrer de messages compliqués : ils veulent « des produits présentés pleine page, des messages instantanés, de grands posters, des jingles ennuyeux, le tout, cautionné par célébrités. Ces considérations transposées au domaine cinématographique induisent une préférence pour une problématique élémentaire, des visages célèbres et une musique répétitive. Or, c’est loin d’être la caractéristique des films prévus au catalogue de « école et cinéma » et c’est justement parce que ces films sont « différents » qu’ils sont censés permettre à la fois de découvrir le cinéma comme art et d’atteindre cet objectif institutionnel qui consiste à donner aux élèves des outils d’analyse pour les rendre actifs et critiques face aux images.

À ce propos, l’analyse sémiologique souvent rassurante pour l’enseignant. Elle risque toutefois d’être bien ennuyeuse, d’introduire ce « fétichisme du détail » que dénonce François Jost et surtout de ramener le film à un texte « déchiffrable », ce qui, généralement, empêche les élèves de percevoir la spécificité du médium filmique.

L’étude approfondie de différents passages est très instructive mais qu’il soit forcément nécessaire de passer en revue méthodiquement ces composants classiques d’une images que sont le cadre, la profondeur de champ, les lumières, la symbolique des couleurs, les métaphores etc…. Il sera souvent plus efficace de choisir de présenter un extrait en relation avec l’expression d’une idée forte sur le cinéma lui-même. Le fait de montrer et remontrer par exemple, avec arrêt sur image, le va et vient des voyageurs d’un quai à l’autre au début des Vacances de Monsieur Hulot permet aux élèves de comprendre assez vite le principe de la variation dans la répétition développé par jacques Tati. Mais cela les amène surtout à découvrir que cette situation n’est pas à prendre au pied de la lettre. Bizarrement en effet, les personnages qui sont les derniers à s’engager dans l’escalier qui conduit aux autres quais sont toujours les premiers arrivés : il y a trucage, « c’est du cinéma ! ».

Nombreux sont alors les enseignants qui complètent une analyse verbale, basée sur le visionnement de morceaux choisis du film au magnétoscope, par des activités d’écriture ou d’arts plastiques. Réaliser les portraits des personnages principaux du film de Tati en volume, à l’aide d’objets détournés par exemple, permet de saisir le principe d’une caractérisation visuelle synthétique et symbolique. Elle amène les élèves à constater que chaque personnage se réduit à un nombre limité de traits particuliers. Le problème de cette méthode est d’éviter l’éclatement des activités et l’instrumentalisation du film qui devient un moyen de faire du français, de l’histoire, de la technologie, des arts plastiques … et d’oublier le cinéma. C’est le travers auquel n’échappe malheureusement pas le travail mené par des enseignants de l’académie de Nice en 2000-2001 pour « école et cinéma ». Travail au demeurant intéressant, présenté sur le site de l’inspection académique de Nice. Il est seulement dommage par exemple que le travail en arts plastiques mené à partir de Kirikou la sorcière consiste simplement à faire des masques africains en papier mâché sans autre rapport que contextuel avec le film. En fait, l’enseignant aurait pu faire faire les mêmes masques à partir d’une toute autre incitation. L’important aurait peut-être été de réfléchir au sens des masques dans ce film pour fabriquer ensuite non pas des coques vides mais des objets (pas forcément des masques), chargés d’un sens lui aussi très fort

Une autre méthode consiste à compléter l’analyse du film par la production d’autres images, elles aussi filmiques basée sur la structure des plans, les cadrages, les lumières etc. du film utilisé comme point de départ. Pour ce faire, les enseignants ont besoin d’aide. En effet, si l’exploitation disciplinaire du film ne leur pose pas trop de problème dans la mesure où ils connaissent bien les objectifs associés aux différentes disciplines scolaires, l’analyse de film ne fait pas forcément partie de leurs compétences et ils n’en manipulent pas toujours bien le langage spécifique. Les professeurs de Lettres ou d’arts plastiques abordent généralement le film dans leur formation mais, très succinctement et de manière subordonnée à l’enseignement du français ou de la littérature pour les uns et de façon optionnelle pour les autres. Les professeurs des écoles, eux, ne l’ont souvent jamais abordé. En fait, souvent, les enseignants qui s’investissent dans le dispositif sont des amateurs éclairés, des cinéphiles mais pas des spécialistes de l’image et encore moins de l’enseignement du cinéma.

Qu’à cela ne tienne ! Pour donner aux enseignants les repères nécessaires, une collection commandée par l’éducation nationale, dirigée par Alain Bergala et éditée par les cahiers du cinéma vient de voir le jour. De petits ouvrages consacrés l’un au plan, l’autre au cadrage etc…simples et précis permettent au néophyte de découvrir les codes cinématographiques. Ces livrets accompagnent l’édition d’un coffret de huit DVD didactiques, réalisés par la même équipe, proposant des films du catalogue et des extraits thématiques. L’édition de ces outils réalisés justement par des spécialistes et destinés aux enseignants est une nouvelle forme du partenariat mis en place entre les deux ministères. La personnalité d’Alain Bergala lui-même : cinéaste et enseignant du cinéma à l’université de Paris III fait d’emblée le lien entre l’Education et la Culture. Mais surtout, cette commande accompagne le lancement récent des classes à PAC (Projets artistiques et culturels). Le cinéma n’est pas le seul domaine artistique concerné par le plan de cinq ans pour le développement des arts et de la culture à l’école mais, bien sûr, il en fait partie. Les DVD et les livres sont arrivés à point nommés pour améliorer l’accompagnement des acteurs d’un dispositif dont le succès prouve l’intérêt pédagogique et culturel. En fait, les deux partis semblent vouloir signifier leur volonté de le renforcer.
Etudier un film en créant du film.

Le principe des classes à PAC proposait (le passé est malheureusement maintenant de règle dans la pluaprt des académie - le plan de 5 ans ayant fait long feu) un autre type d’aide aux enseignants qui veulent étudier un film et d’une manière plus générale l’univers du cinéma avec leurs élèves. En effet, pour aborder un aspect particulier sur lequel l’enseignant désire travailler, la mise en place d’un PAC permettait de faire intervenir, de manière ponctuelle un spécialiste, un professionnel du cinéma qui allait présenter aux élèves le caractère pratique de son métier et sa vision du cinéma, vision forcément différente de celle de l’enseignant. Ce praticien pouvait aider les élèves à réaliser une production filmique. Documentaire, fiction, animation, portraits ou, tout simplement, exercices de prise en main de la caméra, mini séquence en quelques plans ou travail sur la couleur…Production toujours mise en relation avec des références issues du patrimoine cinématographique de manière à ne pas se limiter à une approche technicienne mais à bien mettre en perspective les outils avec leurs enjeux.
C’est dans ce cadre que l’école des gens du voyage, installée près d’Orléans, a pu travailler avec un écrivain et un cinéaste pour permettre aux enfants de réaliser un petit film sur leur vie et leur culture si particulière. Expérience très enrichissante pour l’écrivain et le cinéaste qui ont découvert un mode de vie et des codes sociaux différents des leurs auxquels ils ont dû s’adapter. Expérience très motivante pour des enfants qui ont peu de contacts avec le système professionnel des sédentaires, qui ne connaissent pas le monde de l’art tel que nous l’envisageons et qui en plus, n’ayant pas souvent intégré le principe de l’obligation scolaire, ont une relation à l’école qui fonctionne beaucoup plus sur la motivation que sur l’habitude. Ces enfants marginalisés ont vu venir à eux des gens de l’extérieur pour les écouter et leur faire faire un travail qui allait valoriser leur propre identité. Ils se sont inscrits avec enthousiasme dans le projet auquel leurs parents ont même été associés. Projet intéressant enfin aussi pour les enseignants qui ont confronté leurs idées et leur approche des enfants, du cinéma, de la pédagogie avec d’autres professionnels en expérimentant de nouvelles méthodes de travail.
Il s’agit là d’un cas extrême, mais d’une manière générale, cette confrontation des cultures « enseignante » et « artistique », est toujours stimulante et productive pour tous les acteurs de ce type de projet.
C’est pourquoi le nombre de dossiers de candidatures pour mettre en place des classes à PAC a largement dépassé les espérances. Certains enseignants qui avaient déjà pu travailler avec des professionnels de la culture et en avaient tiré des bénéfices ont vu leur militantisme enfin reconnus et ont soutenu le dispositif. Ils ont été suivis par ceux qui, intéressés depuis longtemps par ce type de travail, s’étaient trouvés bloqués par l’absence de cadre institutionnel et de financements. D’autres enfin, y ont vu le complément indispensable de dispositifs existants tels que « école et cinéma » dans la mesure où plusieurs interventions d’un « artiste » dans la classe permettent de faire de faire vivre le partenariat dans la durée : du film à la production d’élève, de l’image reçue à l’image comprise et produite, de l’état de récepteur à celui de créateur. La quasi disparition "de fait" de ce dispositif renvoie à la situation de départ.


Des besoins matériels

Les établissements secondaires dotés par les conseils régionaux commencent à être assez bien équipés en matériel numérique performant ou possèdent un matériel analogique suffisant pour se lancer sans trop de problèmes de budget, dans une production filmique. Pour les écoles par contre, la situation est assez dramatique. En effet, sans parler de caméra numérique, la présence d’une télévision avec magnétoscope dans l’école n’étant actuellement pas toujours vérifiée, la simple analyse du film avec des élèves s’avère déjà difficile. D’ailleurs, si les collèges et lycées qui s’inscrivent dans le dispositif « collège et lycée au cinéma » reçoivent, en plus du livret analytique, les cassettes des films qu’ils ont choisi de travailler avec les élèves, les écoles doivent se contenter du livret et acheter la cassette à leur frais.

Il est vrai, de toutes façons, que les enseignants ne sont en fait pas autorisés à passer le film ou même simplement des extraits du leur classe. En effet, le ministère de l’Education Nationale n’a toujours pas réglé le problème des droits. Pourtant, il insiste sur la nécessité pour les établissements de se doter rapidement de lecteurs de DVD, ne tarissant pas d’éloges sur l’intérêt pédagogique de ce nouvel outil. L’excellente collection de DVD conçue par Alain Bergala accompagne d’ailleurs cette politique.

Heureusement, les enseignants ne se laissent pas souvent décourager par des problèmes matériels et les professionnels sollicités pour intervenir en classe apportent généralement des solutions. L’APCVL (Atelier de Production du Val de Loire) par exemple, association à laquelle appartient le cinéaste qui a aidé les élèves de l’école des gens du voyage d’Orléans à réaliser son film, met son matériel de tournage et de montage à disposition des projets auxquels elle participe. De telles associations, choisies comme partenaires privilégiés par les établissements scolaires existent dans toutes les régions : « Heures exquises » dans le Nord par exemple. Ces prêts de matériel font bien sûr partie du partenariat. Toutefois, ces projets sont généralement lourds à mettre en place et des enseignants qui ont travaillé de cette façon une fois, souhaitent souvent, soit travailler de façon plus autonome et plus légère pendant quelques temps avant de rebâtir un projet de grande ampleur, soit pouvoir réinvestir avec plusieurs classes, à tout moment de l’année, un travail sur l’image filmique avec quelques exercices « caméra en main ». Pour l’instant, les disparités de moyens d’un établissement à l’autre et les maigres ressources allouées aux projets artistiques ne permettent pas toujours ces réinvestissements autonomes.

Des formations en question

Au-delà des problèmes matériels, cette autonomie suppose aussi un accompagnement en termes de formation.
Souvent, l’intervention d’un professionnel du cinéma dans une classe est en soi très formatrice pour l’enseignant qui, comme les élèves, découvre un univers particulier. Le but de ces rencontres n’est pas de permettre à l’enseignant de remplacer le professionnel en question mais, cela peut lui donner des idées pour de nouveaux dispositifs pédagogiques à mener par la suite avec une classe, et cela, sans que l’objectif visé soit relié à l’étude du cinéma. Mais souvent, l’enseignant, une fois seul, ne se sent pas autorisé à produire et manipuler de l’image filmique à des fins pédagogiques parce que la production d’image en général ne fait pas partie de la mallette pédagogique « standart » et parce que l’idée reçue qui consiste à dire que l’image est une affaire de spécialiste domine encore souvent. L’univers scolaire est essentiellement basé sur le « verbe » et les enseignants (en dehors de professeurs d’arts plastiques) sont mal à l’aise, intimidés par l’image lorsqu’il s’agit de la produire. Pourtant un travail par l’image pourrait stimuler des apprentissages dans toutes les disciplines, mais les mots semblent plus faciles à utiliser.

Une formation basique, avec des plasticiens, à la production et la manipulation d’image serait un sûr moyen de décomplexer nombre d’enseignants et d’introduire plus généralement le visuel dans les enseignements. Ce type de formation aurait tout à fait sa place dans les dispositifs de formation continue organisés par les IUFM. Dans ce cadre, les stages dit « artistiques » proposent déjà de comprendre et de créer des images mais il ne s’agit pas souvent d’images filmiques. L’image y est d’autre part envisagée pour répondre à l’étude de problématiques plastiques : ce que sa production dans d’autres enseignements pourrait apporter aux élèves n’est généralement pas abordé. La production d’image filmique, elle, est plutôt réservée aux stages dit « audio-visuels » mais elle est dans ce cas présentée de manière essentiellement technicienne. Or, il est important de réfléchir au sens spécifique d’une image filmique en plus d’être capable de la produire pour pouvoir correctement la prévoir et l’exploiter, en un mot, d’être capable de mesurer le fonctionnement et l’impact des dispositifs conçus avec l’image filmique.

Un autre type de formation semble également nécessaire pour aider au bon déroulement des projets en partenariat : une formation au partenariat lui-même. Et cette formation serait à prévoir à la fois pour les enseignants et pour les professionnels de la culture intervenant dans les classes. Le problème consiste en effet pour chacun d’être capable de mieux analyser les modes et les enjeux d’une collaboration devant des élèves. A cela s’ajoute la nécessité de pouvoir bien définir le rythme et les contenus de chaque intervention. Cette formation suppose aussi une analyse des différentes formes de négociation mises en jeu par le partenariat, une réflexion sur le rôle de chacun, sur la construction d’équipes, un entraînement à l’élaboration de projets PAC etc…Une expérience dans ce sens a été lancée dès 1999 sur le site de Saint-Brieuc de l’IUFM de Bretagne. Expérience très ponctuelle, liée au maintien unique en France des « parcours artistiques», ancêtres des classes à PAC, mis en place par Mme Juppé-Leblond en 1990 et abandonnés partout ailleurs ensuite. Cette expérience de formation s’est appliquée à cinq domaines artistiques (arts plastiques, danse, cinéma, musique, écriture) et a réuni des enseignants, des artistes, des responsables de centres culturels, etc… Il s’est agit surtout d’un forum de discussion dont l’objectif a consisté à essayer de répertorier un certain nombre de besoins de part et d’autres (besoin de définir ce qu’on entend par projet culturel par exemple, besoin de définition des rôles de l’artistes et de l’enseignant lorsqu’ils sont tous les deux dans la classe…) en essayant d’y répondre au cas pas cas.

Les modalités de ce type de rencontre sont à approfondir, mais elles sont indispensables pour mettre à plat les motivations de chacun, construire un système de références et de définitions commun et enfin bien faire comprendre la cohérence des dispositifs. Nombreux sont les enseignants en effet qui s’interrogent sur les critères de choix des films proposés au catalogue. Beaucoup d’enseignants de maternelle considèrent également que les films accessibles au cycle 1 sont inappropriés : « jacques Tati, c’est vraiment trop difficile!», « les élèves ne comprennent rien au Roi et l’oiseau ! » etc… Certains n’hésitent d’ailleurs pas à dire que l’étude d’un film n’est pas envisageable avec des petits. Il s’agit là de représentations solides et communes qui induisent des questions importantes. En effet, que doit-on entendre par comprendre un film ? Quelles seraient les caractéristiques d’un film à travailler avec des enfants de 4 ans ? etc…

Enfin, les professionnels de l’Education et de la culture expérimentés, ne sont pas les seuls à avoir besoin d’être informés et de réfléchir aux dispositifs de partenariat pour s’y inscrire et mieux les exploiter. Les jeunes enseignants ont particulièrement besoin d’une mise au point pour accepter un travail de plus en plus basé sur la collaboration et l’ouverture. Nombreux sont ceux en effet qui à la fin de leur deuxième année d’IUFM n’ont jamais entendu perler des dispositifs de partenariat. Ceux qui les connaissent hésitent souvent à s’y engager parce qu’ils n’y ont pas été préparés, qu’ils ne les comprennent pas ou même les rejettent.

Quant aux lieux de formation au cinéma, ils devraient également se poser la question de leur rôle dans le dispositif. Université, écoles spécialisées pourraient permettre aux jeunes qu’ils forment de rencontrer des enseignants engagés dans des projets "cinéma" pour pouvoir, s’ils sont un jour sollicités, mieux répondre aux demandes. Il s’agirait là d’une petite parenthèse dans les cursus étudiants, l’objectif n’étant surtout pas de former des professionnels de l’intervention en milieu scolaire. Certaines voix le demandent dans la mesure où les étudiants en université de cinéma par exemple, ont très peu de débouchés. Mais cela reviendrait à remplacer la rencontre avec un professionnel réellement impliqué dans la création cinématographique par l’intervention d’une personne au statut plus proche de l’enseignant spécialisé : il n’y aurait plus choc de culture.






La description des dispositifs de partenariat « école et cinéma » montre un système qui est apprécié et qui se développe. Elle fait toutefois apparaître un certain nombre de dysfonctionnements :
- inadéquation entre la demande et l’offre lors de la mise en place des classes à PAC : les deux ministères ont présenté comme une nouveauté une pratique de collaboration entre enseignants et artistes déjà ancienne mais pratiquée souvent sans moyens. L’intérêt d’une ouverture de l’école à l’art sous tous ses aspects n’est plus une question depuis longtemps sur le terrain et l’administration semble s’en étonner.
- problème des droits non réglé : comme si le ministère de l’Education Nationale refusait d’entendre ce principe de la propriété intellectuelle essentiel au monde de la Culture ou que la Culture ne pouvait pas voir l’école autrement que comme un marché.
- Voir un film en salle ne suffit pas : le dispositif « école et cinéma » induit un gros travail de l’enseignant en classe dans lequel le ministère de la culture ne s’implique pas (à moins de jumeler « école et cinéma » avec une classe à PAC)
- Réflexion à mener sur le contenu des projets et le rôle de chacun : un film artistique peut être accessible à tous les niveaux à condition de disposer de méthodes de travail adaptées — même sans être « spécialiste » en cinéma
- Problème du choix des artistes et de leurs qualifications : ce ne sont pas forcément les meilleurs qui viennent dans les classes : comme si l’école devait être un réservoir d’emploi pour les artistes en mal de contrat.

Les deux institutions que sont l’Education et la Culture travaillent ensemble mais sont encore nettement marquées par des approches différentes du rôle de la culture à l’école : il est indispensable d’identifier ces conceptions pour qu’elles ne soient plus des limites mais nous apprennent à accepter nos différences.