| Les
œuvres d’art ne sont pas seulement destinées à
un public adulte.
Comment se pose le
problème de la réception des œuvres – et notamment
d’œuvres mettant en jeu un
ensemble de références à la culture marocaine –
chez un public en train de construire son identité et ses
modèles relationnels ?
Quel est le regard
des élèves issus de l’immigration sur les témoignages
et les développements d’une
culture d’origine « non occidentale »?
Cadrage
institutionnel
Il faut rappeler ce que disent les programmes : à savoir que l’école
doit donner des repères culturels et
contribuer à la formation artistique de l'enfant, à partir
d’une pratique diversifiée intégrant l'analyse et
la
production d'images ainsi que la rencontre avec des œuvres et des
artistes.
D’autre part,
il est vivement conseillé aux enseignants de prendre en compte
les ressources locales
(prendre contact avec les structures culturelles, visiter les expositions,
…) et le type d’élèves qui leur
sont confiés (origines, difficultés etc.).
L’enseignant
a donc beaucoup de liberté, mais il n’est pas totalement
libre. En effet, il doit aussi organiser
son enseignement de façon à faire connaître à
ses élèves un ensemble de « chef d’œuvres
» dont la liste
a été publiée en 2002 dans les « accompagnements
de programmes » de l’école primaire. Cette liste
établit l’idée d’une « grande culture
» dont l’art contemporain issu de l’immigration maghrébine
ne fait pas partie.
(L’Afrique est représentée par « la ville de
Tombouctou » – Mali et un « masque en bois de la région
Itmuba »
– Afrique centrale – exposé au Musée d’Art
moderne de New York).
http://www.dijon.iufm.fr/ressourc/apem/fichier/listenat/sommair1.htm
http://www.ac-montpellier.fr/ia30/dossiers/arts/documents/liste_oeuvres.htm
A partir de cela,
si l’enseignant veut travailler avec des œuvres mettant en
jeu des références « marocaines »
il doit :
- s’interroger sur la place à donner à ces œuvres
aux au sein du corpus « culturel » que les élèves
sont
censés découvrir au cours de leur scolarité.
- se demander si ses élèves – dont un certain nombre
seront sans doute issus de l’immigration - seront
intéressés et capables de comprendre ces oeuvres là.
Une expérience
Nous avons tenté l’expérience avec des élèves
de CP et de CM1/CM2 à Orléans à partir de reproductions.
Les œuvres présentées :
Hicham Benohoud (photographies)
AbderrahimYamou (dessins
aquarellés)
Mohamed Rachdi (collage)
|
|
"hmmmm..." (2003) |
Les
élèves :
CP – école
Charles Péguy – Orléans - ZEP
CM1-CM2 – école Maxime Perrard - Orléans
Ils ont tous déjà vu, analysé des œuvres d’art
et participé à des projets artistiques.
Ils sont presque tous de nationalité française (sauf en
CP : Grâce / Congo et Ya Kou / Laos) mais les origines
familiales sont très variées :
Liste
des élèves :
élèves
de CP |
origine |
| Sonia |
Algérie |
| Grâce |
Congo |
| Mame Diarra |
Sénégal |
| Aboudou |
Mali |
| Maryam |
Mali +
Sénégal |
| Anna |
France |
| Abderrahman |
Pakistan |
| Mégane |
France |
| Océane |
France |
| Djibirrirrou |
Mali |
| Salimata |
Sénégal |
| Ya Kou |
Laos |
| Ismaïl |
Turquie |
| Camille |
France |
|
élèves
de CM |
niveau |
origine |
| Jocelyn
|
CM1 |
France |
| Alexandre |
CM1 |
Portugal |
| Kévin |
CM1 |
Turquie |
| Clémentine |
CM1 |
Rwanda |
| Mounia |
CM1 |
Maroc |
| Kévin |
CM1 |
France |
| Guillaume |
CM1 |
France |
| Mickael |
CM1 |
Algérie |
| Jean-François |
CM1 |
Congo |
| Juliette |
CM1 |
France |
| Ariane |
CM1 |
France |
| Marine |
CM1 |
France |
| Mahiédine |
CM1 |
Maroc
+ Algérie |
| Roy |
CM1 |
France |
| |
|
|
| Guillaume |
CM2 |
Espagne |
| Priscilla |
CM2 |
Portugal |
| Youcef |
CM2 |
Maroc |
| Marine |
CM2 |
Pérou |
| Juliette |
CM2 |
Belgique |
| Hafida |
CM2 |
Algérie |
| Laura |
CM2 |
France |
|
Questions
:
- L’origine familiale des élèves va-t-elle jouer un
rôle dans la compréhension et l’exploitation des œuvres
?
- Les élèves réussiront-ils à questionner
la notion d’origine et créer un lien entre art et identité
?
Premier regard : quelle que soit l'origine
des élèves, les images ne font pas sens.
1. « c’est bizarre » !
Les élèves ont beau avoir l’habitude de voir des œuvres,
l’étonnement est de règle :
- "Je vois une sculpture d’un homme qui est triste, il
a une aile sur la tête" (Juliette)
- "on dirait une aile qui lui pousse sur la tête"
(Guillaume)
- "la chose qui choque le plus quand on regarde l’image,
c’est l’aile". (Hafida)
- "Il y un homme torse nu avec des trous ou des boutons sur la
peau. Il a des yeux un peu fermés et un long nez. C’est très
bizarre !"(Kévin)
2.
inventaire des éléments visuels
: une autre manière de signifier leur perplexité
associée à une
grande attention au détail (les enfants sont trop jeunes pour proposer
une vision globale et synthétique qui sollicite des capacités
d’abstraction qu’ils n’ont pas)
« Il y a un arbre, la moitié du tronc dans un cube sur
une espèce de fond d’écriture arabe.» (Marine)
3. tentatives
d’interprétation : les élèves essaient
de créer des liens
- soit avec des objets connus (ils reconnaissent des post-it et des gommettes
dans les photographies de Benhohoud, mais ils n’expliquent pas la
présence de ces éléments).
- soit avec des situations connues :
« Il y a un monsieur chauve, troué. Je pense qu’on
lui a tiré dessus ou il a la rougeole ou la varicelle».
(Mahiédine)
Une comparaison avec leur propre expérience de la maladie (l’impossibilité
d’avoir la varicelle sur une moitié du corps seulement) induit
un questionnement – tentatives d’interprétation par
élimination .
- soit (pour un élève)
avec une donnée culturelle :
« les écritures racontent la vie du prophète marocain
» (Youcef)
Cet élève
(d’origine marocaine) qui associe à cette image le nom du prophète,
est un élève qui va
« à la mosquée » et apprend l’arabe. Mais
il est incapable de donner un nom au prophète ou quelques éléments
sur sa vie. En
fait, les références utilisées par les artistes sont
généralement inconnues des élèves.
Leurs connaissances « culturelles » sont très vagues
et bien sûr, ils sont incapables de classer d’un côté
ce qui relève de la culture occidentale et de l’autre ce
qui relèverait d’une culture « marocaine »
(ou « maghrébine).
L’écriture
(arabe) est toutefois tout de suite identifiée et par tous les
élèves, quelle que soit leur origine, comme un élément
culturel.
Les autres éléments
sont interprétés en fonction du « stock » de
références dont ils disposent :
L’homme avec la pierre sur la tête est un « esclave
». L’élève justifie son identification sans
solliciter de référence «marocaine ».
En fait, leur vocabulaire
est peu précis (pour eux « musulman », « marocain
» et « arabe » sont équivalents – quant
aux concepts d’« identité », de « nationalité
», de « religion », ils n’ont aucune idée
de ce que cela signifie).
Ce sont des enfants
qui ont commencé le long travail d’apprentissage des codes
culturels permettant à la fois les échanges sociaux et la
continuité des sociétés mais ils ne privilégient
pas leur culture familiale (lorsqu’ils sont d’origine immigrée)
pour analyser les œuvres qui leur sont présentées.
Les enfants d’immigrés affirment tous pourtant « ne
pas être français » (ils ont déjà bien
intégré l’idée de trahison vis-à-vis
de la « famille » communément ressentie chez les jeunes
de 2nde et 3è
me génération)
Mais qu’ils soient d’origine marocaine, turque, péruvienne
ou française, leur analyse des images est quasiment la même
:
- les éléments figuratifs sont perçus dans leur visibilité
– sans arrière plan, en dehors de tout contexte
- les « artistes » sont perçus comme des concepteurs
d’images mais ces images ne sont pas vues comme l’expression
d’une identité spécifique.
Identité
culturelle
L'origine familiale n’induit aucune approche particulière
des œuvres mais, une fois les signes reliés – après
discussion avec l’enseignant – à une certaine identité
« marocaine » (discussion sur un certain rapport à
la nature (désert, oasis) et un certain rapport au corps (corps
marqué, tatoué, écrit, masqué…), les
élèves d’origine maghrébine prennent un statut
d’experts ou tout au moins affirment leur lien avec cette culture
là.
En fait, une fois
les œuvres suffisamment vues et discutées, les élèves
ont eu la possibilité de faire une « main marocaine »
à partir d’une photocopie de leur propre main. Cette main
pouvait devenir :
- « une
main oasis»
- « une main écrite »
- « une main masquée »
- « une main artiste ».
Deux
signes culturels forts :
- l'écriture
Les élèves se sont presque tous saisi de l’écriture
comme « signe culturel » fort et les enfants d’origine
maghrébine ont aussitôt affirmé leur compétence
particulière dans ce domaine. Ils ont affirmé leur identité
spécifique – et cette identité a été
reconnue par les autres dans la mesure où ils ont été
très sollicités justement par les « autres »
pour placer de l’écriture « arabe » sur les travaux.

Hafida (élève
expert) |

Mikaël |

Laura |
(Les fonctionnements coopératifs étant moins développés
au CP, ces échanges n’ont pas eu lieu avec les plus jeunes
mais un élève capable d’utiliser cette écriture
a tout de suite saisi sa chance alors que les autres miment en produisant
des signes « cabalistiques » autour de leur main.)
| 
Abderrahman (élève
expert) |

Aboudou |
-
les peintures corporelles au henné
La discussion a par ailleurs également permis de faire un lien
entre une des photographies de Benhohoud et la tradition des peintures
au henné.
Les élèves
(tous âges et origines confondues) connaissent ces peintures mais
les élèves d’origine maghrébine en ont une
expérience réelle comme le montre leur production. Ils semblent
en effet reprendre automatiquement des « standards »
- motif floral au centre et plus linéaire sur les doigts
- densité graphique
- saturation de l’espace
Les autres imaginent
de motifs plus lâches.
| 
Guillaume |

Marine |
Ici, les jeunes d’origine
maghrébine affirment non seulement leur identité ethnique
et leur fidélité à une filiation mais surtout, ils
la reconstruisent, l’objectivent à travers des affirmations
explicites et enfin l’utilisent comme une ressource dans la mesure
où elle leur permet d’accéder à une reconnaissance
au sein du groupe.
Les élèves ont ici l’occasion de se nommer de façon
positive et par là même de s’affirmer dans l’espace
de concurrence et de négociation qu’est l’espace social.
Deuxième regard : notionel et esthétique
Au-delà d’un
travail sur leur propre identité et celle de l’autre, l’étude
de ces quelques œuvres a permis aux élèves de découvrir
un univers esthétique particulier.
Le questionnement
régulé par l’enseignant met en avant un certain nombre
de notions dont quelques- unes semblent particulièrement attirer
leur attention :
- le jardin
- le masque
- l’artiste
Le Jardin
L’idée
de jardin est particulièrement présente dans les dessins
de Yamou
Ces dessins et leur univers séduisent beaucoup (le nombre des «
mains oasis» réalisées par les enfants en témoigne).
Les élèves s’arrêtent particulièrement
sur les principes d’enveloppement, de parcelle, de flux, de germination
et de croissance.
Pour eux, oasis et jardin d’Eden se rejoignent et signifient tous
à la fois calme, nourriture et sécurité. La notion
d’origine leur échappe.

Océane,
6 ans |

Jocelyn,
10 ans |
Leurs dessins montrent
des espaces quadrillés / colorés (traités parfois
de façon abstraite) et plantés (surtout de palmiers : plante
emblématique de l’oasis).
La symbolique du
palmier a été introduite par l'analyse de deux oeuvres "classiques"
:
| 
illustration
du Beatus de Moissac - France, XIIème siècle |

étagère
d’angle - Maroc, XIXème siècle |
Le
masque
Les photographies
de Benhohoud et le collage de M. Rachdi permettent de s’attarder
sur l’idée du masque (et
du « voile »)

Les corps présentés dans les œuvres sont en effet perçus
par les enfants comme des corps « écrasés »,
recouverts, cachés…
- par la palme qui frappe un visage comme une claque en pleine figure
(Rachdi)
- par une pierre, de la paille, de l'adhésif …
D’où la production de mains ou de corps « masqués
» par certains enfants.
L’artiste
Enfin, demander aux
élèves de proposer une image de l’artiste permettait
de replacer ces œuvres – aux delà des particularismes
ethniques - dans le champ de la production artistique contemporaine.
Sur ce plan, les élèves mettent complètement de côté
l’origine marocaine des artistes : seuls comptent
- la mise en jeu d’un imaginaire
- l’affirmation
d’une différence
- le rôle de la main et du regard dans le processus de création
| 
Salimata -
CP |
|

Roy - CM1 |

Kévin
- CM1 |

Ariane - CM1 |
La main d’Ariane
en effet indique clairement l’idée d’une main active,
tachiste alors que Kévin met en avant une surcapacité visuelle.
Quant à Roy, il évoque la « galerie de portraits »
produite par Benhohoud et propose un artiste démultiplié
et marionnettiste (qui produit
plusieurs corps à partir d’un seul et les manipule).
Ces différentes approches de l’activité artistique
n’ont rien de spécifiquement marocain. Pour les enfants,
ces artistes sont "comme les autres" et ils leur appliquent
les mêmes jugements « stéréotypés »
en terme d’invention et d’action.
Conclusion
En conclusion, je
dirais que montrer les œuvres de Abderrahim Yamou, Hicham Benhohoud
et Mohamed Rachdi à de jeunes enfants (« en plus »
de la liste de chef-d’oeuvres des programmes officiels) permet de
donner une image :
- de l’art : comme un système ouvert au principe d’autonomie
et de non hiérarchie des cultures, chacune étant traitée
avec une égale dignité
- de l’école : ouverte aux diversités culturelles
et où la "grande culture" n’est qu’un particularisme
parmi d’autres.
Ecole qui, pour reprendre François Dubet, n'est plus dans ce cas
: « l’universalisation plus ou moins naïve d’une
culture particulière n’ayant pour
finalité que le maintien des privilèges scolaires et sociaux
de ceux qui ont hérité de cette culture à leur naissance.
» Dubet,
l’Expérience sociale, p. 173,
mais une structure qui essaie de proposer un modèle culturel à
l’image d’une société dépourvue de centre
et marqué par des logiques hétérogènes. |